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4 février 2013

Catéchèse à l'école de Marie (13)


La Vraie Dévotion de Montfort  (243-256)

S’associer à Dieu

Montfort nous offre quatre autres exercices pour s’associer davantage à Dieu et à son œuvre.  D’un bout à l’autre la Bible est l’histoire du Tout Autre qui entre dans la création. Cet événement a été soigneusement préparé depuis Abraham. Quant à l’agir de Dieu Montfort résume : « La conduite que les trois Personnes de la Très Sainte Trinité ont tenue dans l'Incarnation et le premier avènement de Jésus Christ, elles la gardent tous les jours, d'une manière invisible, dans la Sainte Eglise, et la garderont jusqu'à la consommation des siècles… » (22). Les exercices proposés sont à situer dans cette perspective.

Le propre de cette dévotion

À ceux qui veulent s’associer à Dieu Montfort donne ce conseil : « Ils auront une singulière dévotion pour le grand mystère de l'Incarnation du Verbe, le 25 de mars, qui est le propre mystère de cette dévotion… » (243). Mettant d’abord le focus sur Jésus incarné, Montfort exprime son étonnement : comment a-t-Il osé dépendre de Marie à ce point-là. En effet, dans cette situation Il s’est fait captif, Il n’avait plus de liberté d’action, il était esclave. Cette audace et cette dépendance totale nous sert d’exemple: nous ne devons pas hésiter à dépendre de la Vierge Marie !

Puis Montfort regarde la personne de Marie et se met à raisonner. Si le Fils de Dieu a osé se rendre dépendant de Marie à ce point-là, cette jeune femme devait avoir des qualités exceptionnelles. Il n’y a pas de doute, avec soin Dieu a dû préparer un cœur humain noble qui ne Le trahirait jamais. Pour décrire cette œuvre, Montfort parle d’un acte créateur sublime : « Enfin le temps marqué pour la rédemption des hommes étant arrivé la Sagesse éternelle ( = Dieu Créateur) se fit elle-même une maison, une demeure digne d'Elle. Elle créa et forma la divine Marie, dans le sein de sainte Anne, avec plus de plaisir qu'elle n'avait pris en créant l'univers… » (Amour de la Sagesse Eternelle 105). Avec aisance on peut dire que Marie est une femme hors pair.

Malgré les critiques, Montfort n’hésite pas à choisir des termes provocateurs, il veut faire réfléchir les gens. Ici il fait preuve de prudence : « Remarquez, s'il vous plait, que je dis ordinairement: l'esclave de Jésus en Marie, l'esclavage de Jésus en Marie. On peut, à la vérité, comme plusieurs ont fait jusqu'ici, dire l'esclave de Marie, l'esclavage de la Sainte Vierge; mais je crois qu'il vaut mieux qu'on se dise l'esclave de Jésus en Marie… » (244). La dévotion qu’il propose est une imitation de Jésus Christ qui, sans la moindre retenue, s’est livrée à la bienveillance maternelle de Marie.

L’Ave Maria

Comme cinquième exercice il propose la pratique de l’Ave Maria et du rosaire. Avec bien d’autres qui l’ont précédé, pour indiquer le fruit de cette petite prière, il se sert d’un vocabulaire biblique. Le cœur humain est comparé à une terre sèche, incapable de produire un Dieu. Seule une fécondité venant de l’extérieur peut changer cette situation, or c’est ce qui est arrivé à la Vierge Marie. La prière de l’Ave nous introduit dans la sphère du Dieu agissant : « C'est cette prière qui a fait porter à la terre sèche et stérile le fruit de vie, et c'est cette même prière, bien dite, qui fait germer en nos âmes la parole de Dieu et porter le fruit de vie, Jésus Christ. L'Ave Maria est une rosée céleste qui arrose la terre, c'est-à-dire l'âme pour la faire porter son fruit en son temps… » (249).

Dans la deuxième partie de l’Ave on fait humblement appel à Marie pour qu’elle nous aide à nous mettre fidèlement au service du Seigneur, tout comme elle.

Quant au rosaire, dans La Vraie Dévotion Montfort ne fait que citer la prière, ailleurs il donne des orientations pour la rendre fructueuse, il a même consacré un petit livre à ce sujet : Le Secret admirable du très saint Rosaire. À son tour Jean-Paul II a actualisé cette prière. Accompagné de Marie, il propose de parcourir vingt étapes de la vie de Jésus, de Le contempler et L’écouter, puis de méditer l’événement dans son cœur.

Par l'amour que je vous porte

Le missionnaire expérimenté : « Je vous prie donc instamment, par l'amour que je vous porte en Jésus et en Marie, de ne pas vous contenter de réciter la petite couronne de la Sainte Vierge, mais encore votre chapelet, et même, si vous en avez le temps, votre rosaire, tous les jours, et vous bénirez, à l'heure de votre mort, le jour et l'heure que vous m'avez cru… » (254).

Rien d’étonnant qu’à l’occasion de l’Année de la Foi, Rome a suggéré la pratique journalière du rosaire. S’il vous est impossible de méditer les vingt mystères, prenez-en chaque jour quelques-uns. Le rosaire est une bonne école de la foi, une école avec Marie comme maîtresse.

Le Magnificat

Comme sixième pratique, Montfort conseille la prière du Magnificat, né dans le cœur de Marie. L’évangéliste termine l’épisode de l’annonce sèchement : « Et l’ange la quitta. » Après le ‘oui’ généreux, Luc ne note aucune réaction de la part de l’ange. Marie était seule. Mais le récit continue: « Elle partit en hâte pour se rendre dans le haut pays, dans une ville de Juda. » Ici deux éléments me frappent, d’abord l’expression ‘en hâte’ qui réfère à des émotions dans son cœur, puis la donnée géographique ‘le haut pays, dans une ville de Juda’. Comme je passe souvent dans la région avec les pèlerins, ces deux éléments m’inspirent.

La cousine de Marie habitait la région de Jérusalem. Il est secondaire de savoir si c’était bien à l’endroit précis indiqué à Ein Karem, pour moi ce qui attire l’attention c’est la distance de Nazareth à cette région en Judée: au moins sept jours de marche et de préférence pas seule, mais jointe à une caravane. A-t-elle parlé avec les autres voyageurs, a-t-elle raconté ce qu’elle venait de vivre à Nazareth ? J’en doute. Qui est-ce qui l’aurait cru?

Quand elle entend la salutation de sa cousine son cœur ‘explose’. Voilà l’explication de son empressement et de ce qui s’est passé dans son esprit tout au long du voyage. Sans cesse des bouts de psaumes et des scènes de la Bible ont retentit dans son cœur, elle les a médité, elle les a relié les uns aux autres. C’est ainsi que le Magnificat est né. Marie loue le Dieu agissant à travers l’histoire et confesse sa foi : avec l’événement vécu à Nazareth s’est réalisé l’accomplissement de la promesse faite à Abraham et à sa descendance pour toujours. Dieu est fidèle, Il accomplit ce qu’Il a promis et – très important – cela grâce à son ‘oui’ généreux. Le Magnificat est une forte confession de foi.

Cette foi de Marie sera donnée à ceux et celles qui se confient à elle. Le Magnificat est le cantique des croyants. « L'âme de la Sainte Vierge se communiquera à vous pour glorifier le Seigneur; son esprit entrera en la place du vôtre pour se réjouir en Dieu, son salutaire, pourvu que vous vous rendiez fidèles aux pratiques de cette dévotion… Que l'âme de Marie soit en chacun pour y glorifier le Seigneur; que l'esprit de Marie soit en chacun, pour s'y réjouir en Dieu » (217).

Se connaître soi-même

Ici Montfort consacre à peine une phrase à la dernière pratique qu’il conseille à ceux qui veulent s’associer au Seigneur, précédemment il l’a développé longuement (cf. 78-82 et 87-88). Tirés du contexte, aujourd’hui comme il y a 300 ans, plusieurs s’indigneraient en lisant ces quelques mots: « Les fidèles serviteurs de Marie doivent beaucoup mépriser, haïr et fuir le monde corrompu, et se servir des pratiques de mépris du monde que nous avons données dans la première partie ce cet écrit » (256). Il s’agit du choix fondamental auquel Jésus réfère quand il dit qu’on ne peut servir deux maîtres. Une bonne dose de connaissance de soi-même est une sagesse précieuse, pensons par exemple à la parabole du pharisien et du publicain.

Ainsi notre auteur termine la série des pratiques extérieures ‘qu’il ne faut pas omettre par négligence ou par mépris’, ajoute-t-il. La vraie foi demande de la pratique.
Frans Fabry

2 avril 2012

Catéchèse à l'école de Marie (7)


Commentaire sur La Vraie Dévotion de Montfort (120-133)

Montfort choisit les mots

Manuscrit du Père de Montfort
Après avoir expliqué ce qu’il entend par le terme ‘parfait’, le père de Montfort, dans son manuscrit, marque pour la première fois un titre : « La parfaite consécration à Jésus Christ » et il commence avec une phrase remarquable résumant son raisonnement : « Toute notre perfection consistant à être conformes, unis et consacrés à Jésus Christ, la plus parfaite de toutes les dévotions est sans difficulté celle qui nous conforme, unit et consacre le plus parfaitement à Jésus Christ » (120).

Les trois verbes

Ce qui frappe dans cette phrase c’est que le raisonnement est bien axé sur le Christ. Ensuite y a la succession des trois verbes et leur répétition : être conformes, unis et consacrés. Les deux premiers expriment le but ultime, le troisième la persévérance nécessaire pour l’atteindre. Le but, on le retrouve partout dans les écrits de Montfort, formulé différemment comme dans la phrase finale de la consécration : « Ô Vierge fidèle, rendez-moi en toutes choses un si parfait disciple, imitateur et esclave de la Sagesse incarnée, Jésus Christ, votre Fils, que j'arrive, par votre intercession, à votre exemple, à la plénitude de son âge sur la terre et de sa gloire dans les cieux » (ASE 227). Arriver à la plénitude de l’âge de Jésus, quel langage ! Dans le Secret de Marie, il dit non seulement que c’est possible, mais que c’est la vocation assurée de chaque baptisé (SM 3). Il va l’expliquer et le verbe ‘être consacré’ nous met sur la piste.

Corps et âme

Consécration est une expression du langage courant : se consacrer à son travail, à un idéal et surtout se consacrer à une personne. Par là on dit qu’on se donne corps et âme à quelqu’un, qu’on lie son bonheur personnel à lui. Chose étonnante, malgré la dépendance qui en découle et le service qui se crée, pouvoir se consacrer à quelqu’un conduit au sommet de l’épanouissement humain.
C’est précisément ce terme que Montfort choisit pour caractériser la dévotion qu’il envisage. Elle n’est rien d’autre qu’un reflex positif et radical à l’appel de Dieu dans la Bible. Lisant avec un cœur attentif l’Ancien comme le Nouveau Testament, Montfort a perçu cette voix suppliante: « Ô hommes ! ô enfants des hommes ! c'est à vous que je crie depuis si longtemps; c'est à vous que ma voix s'adresse; c'est vous que je désire; c'est vous que je cherche; c'est vous que je réclame. Ecoutez, venez à moi; je veux vous rendre heureux ! » (ASE 66). Avec toutes ses énergies Montfort a réagi à cet appel ; c’est alors qu’un monde nouveau s’est ouvert à lui. Le Seigneur est venu le visiter. Ses yeux ont découvert les hommes avec les yeux de Dieu, son cœur a commencé à les aimer comme Dieu les aime. Il est devenu un homme nouveau. S’adonner à Dieu, se consacrer à Lui et à son projet, change l’être humain. Voilà ce que notre auteur veut dévoiler.

Baptême et vocation

Depuis le début, pour réaliser son projet, Dieu cherche des collaborateurs bénévoles. Ce même appel retentit lors de chaque baptême, mais rares sont ceux qui l’entendent. Voilà l’objectif de la catéchèse de Montfort : faire retentir l’appel de Dieu et aider les personnes à y répondre. À cet appel du Seigneur on peut réagir de façons différentes : crier un ‘oui’ enthousiaste, ou marmotter quelque chose, ou faire comme si on n’entend rien… Le problème : souvent on ne se rend pas compte qu’en Jésus le Dieu invisible s’est rendu visible, qu’il est venu partager le sort des bons et des mauvais, qu’il est descendu dans les recoins les plus sombres de l’existence humaine afin de la transformer de l’intérieur, et qu’il a détruit la porte de la mort et ouvert le chemin qui conduit à la terre nouvelle et aux cieux nouveaux.

Le lecteur attentif, ayant trouvé dans l’ensemble des livres de la bible le fil rouge, découvre que ce fil conduit au ‘oui’ de Marie. Grâce à ce ‘oui’, Dieu est devenu l’Emmanuel, Dieu-avec-nous. L’esprit humain s’y perd lorsqu’il y réfléchit sérieusement, note Montfort: Marie demeure de Dieu ! et de toutes les manières il répète qu’aujourd’hui encore, Dieu veut devenir homme. Le miracle se renouvelle lors de chaque baptême, tout au moins si le ‘oui’ au Dieu demandeur est aussi clair et radical que celui de Marie.

Marie ou Jésus ?

Un ‘oui’ limpide comme celui de la Vierge Marie, qui en est capable ? Ils sont rares, avoue Montfort, mais la Vierge Marie nous est donnée en aide. Pour nous le rappeler il a pris la plume à la main (110).

Marie a eu un lien privilégié avec Jésus. Je cite Jean-Paul II. Elle l’a porté dans son sein, elle l’a suivi sur ses chemins. Avec les yeux de son cœur elle s’est concentrée sur lui pour trouver une réponse à la question capitale : qui est-il ce Dieu si vulnérable ? Toujours riche d’un étonnement d’adoration elle ne s’est jamais détachée de lui, jusqu’au Golgotha. C’est là qu’elle reçût la mission d’être ‘mère’ pour les disciples.

Personne n’a été unie avec autant d’assiduité à la personne et à l’œuvre de Jésus qu’elle, au point que Montfort peut dire : « plus qu’une âme sera consacrée à Marie, plus elle le sera à Jésus Christ » (120). Cette constatation est importante pour ceux qui craignent qu’en se consacrant à Marie, ils font du tort à Jésus.

Contrat d'alliance
Contrat avec Dieu

Remarquez qu’il regroupe les mots ‘parfait’ et ‘consécration’ et qu’il les répète, c’est voulu: « C'est pourquoi la parfaite consécration à Jésus Christ n'est autre chose qu'une parfaite et entière consécration de soi-même à la Très Sainte Vierge, qui est la dévotion que j'enseigne; ou autrement une parfaite rénovation des vœux et promesses du saint baptême » (120).

Notons qu’il met l’accent sur la ‘parfaite’ rénovation des promesses baptismales. Pour faire découvrir aux gens la pleine signification de ce terme, il rédigeait un feuillet portant un titre provocateur : « Contrat avec Dieu. » Ainsi, lors de ses missions, il voulait faire comprendre qu’il s’agit d’un partenariat libre, d’une convention réelle avec des conséquences concrètes. Voilà les promesses baptismales. Elles peuvent faire peur, mais n‘oublions pas que Jésus nous a donné Marie comme mère et maîtresse attentive. Elle nous aidera à grandir, à devenir consacré(e) de plus en plus parfait(e).

Et la récompense ?

Que recevons-nous de retour pour tant de générosité ? Voilà une question normale, car nous sommes calculateurs. C’est un faux calcul, répond notre auteur. Précédemment il a déjà consacré des pages entières pour distinguer le serviteur et l’esclave par rapport à leur maître (69-73), ici il s’y prend autrement.

Le problème de fond est qu’on s’imagine facilement un dieu bien différent de celui qui s’est manifesté en Jésus. Dans son évangile, saint Jean conduit son lecteur sur une piste qui éclaire : « Dieu est amour ». Saint Paul de son côté: « En ceci Dieu prouve son amour envers nous : Christ est mort pour nous alors que nous étions encore pécheurs » (Rom 5,8). On ne réclame pas la grâce, on la reçoit.

La plus grande récompense que nous pouvons recevoir est d’être unis au Christ, déjà de notre vivant sur terre. Ne cherchons pas à montrer un petit commerce avec Dieu, réclamant des récompenses pour chacune de nos prières ou bonnes œuvres. Référant à son expérience personnelle, Montfort écrit : "Notre Seigneur et la Sainte Vierge ne se laisseront jamais vaincre en reconnaissance" (132-133).

Frans Fabry

2 mars 2012

Deux observations


Deux observations

La disparition de son écrit dans un coffre, les dents diaboliques qui le déchireraient, la furie qui attaqueraient des hommes et des femmes, les temps périlleux qui arriveraient font penser à la révolution française et l’anticléricalisme qui ont frappé lourdement les Montfortains et les Filles de la Sagesse. Par mesure de sécurité ils avaient enterré tout ce qui était précieux pour le reprendre après la calamité, entre autres le manuscrit abîmé, découvert en 1842 seulement et dont les premières et dernières pages étaient arrachées. Comment est-t-il possible que l’auteur, en plein milieu de son écrit, en mentionne le sort ?

Il y a une deuxième remarque étonnante. Quant à la mission du chrétien, il met explicitement les hommes et les femmes sur le même pied : “…un grand escadron de braves et vaillants soldats de Jésus et de Marie, de l'un et l'autre sexe”. Montfort rédige le texte au début du 18e siècle et déjà, à ce moment de l’histoire, il indique le fondement théologique solide de la mission apostolique du laïc.  D’ailleurs, surtout à partir du début du 20e siècle, le livre ‘La Vraie Dévotion’ a mis en route des mouvements apostoliques qui ne font pas de distinction entre hommes et femmes. Le plus connu et universellement répandu est la Légion de Marie, mais il y en a d’autres, même des instituts religieux, masculins et féminins. Lors de ses nombreux voyages apostoliques, avec conviction, Jean-Paul II a témoigné du ‘Totus Tuus’ de Montfort, résumant son message.

1 novembre 2011

Catéchèse à l'école de Marie (3)

Commentaire sur 'La Vraie Dévotion'  de Montfort (49 - 59)

Supposez que vous aimez quelqu’un et que vous lui offrez quelque chose de beau, mais que votre cadeau ne soit pas accepté, qu’en advient-il de votre don? Aux yeux du donateur, un triste souvenir, auprès de celui à qui il était destiné, le geste disparaît dans la poubelle de sa mémoire. Ce n’est vraiment que lorsqu’un cadeau est accepté qu’il obtient sa pleine valeur: quelque chose se passe alors entre le donateur et  le bénéficiaire, un lien s’établit ou se renforce.

Traverser le fossé

Il s’agit là d’un langage imagé mais il peut aider les gens à comprendre la manière d’agir de Dieu envers les hommes: il s’agit d’une proposition, bien plus, d’une alliance. Mais ce qui est spécial ici, c’est que les deux parties sont totalement différentes. Entre elles, il y a un fossé infranchissable: le premier est invisible et n’a ni pieds ni mains, l’autre est fait de chair et de sang. Comment peuvent-ils se donner la main, conclure une alliance et la réaliser? Seul un homme-Dieu serait en mesure de le faire. Et c’est ce qui est arrivé avec Jésus-Christ.  L’auteur de la lettre aux Hébreux met dans sa bouche cette prière pleine de signification: “Tu n’as voulu ni offrande ni sacrifice mais tu m’as façonné un corps. Tu ne demandais ni holocaustes ni victimes alors j’ai dit: 'Voici, je viens…' (Heb 10, 5-7). Ce même Jésus a ouvert, en franchissant le fossé, un chemin vers le Père. Une nouvelle et éternelle alliance est établie et sa mise en œuvre peut se poursuivre.

Venir sans cesse vers les hommes

Il est faux de penser qu’avec la mort et la résurrection de Jésus, l’œuvre est terminée, même si alors une orientation définitive lui est donnée. Le chemin vers un ciel nouveau et une terre nouvelle est alors ouvert, mais le chemin doit encore être parcouru. En vérité, pour le faire, personne ne peut compter sur ses propres forces. Montfort le répètera plus d’une fois, Jésus-Christ est et restera toujours le sauveur. Comment? De la même manière que la première fois, répond Montfort, à savoir en venant sans cesse vers les hommes. Réfléchissons avec lui.

“C’est par Marie que le salut du monde a commencé et c’est par Marie qu’il doit être consommé ” (VD 49), dit notre auteur. Peut-elle, du haut du ciel, contribuer ici sur terre à l’achèvement de l’œuvre commencée par Jésus? Souvenez-vous des paroles que Montfort a choisies pour expliquer la mission qu’elle a reçue de Dieu. “Demeure près des hommes, mes élus, mes amis.” Comme une bonne mère, tu dois prendre soin d’eux. Comme tu étais présente au Cénacle parmi les disciples en prière, jette, encore aujourd’hui, les racines de tes vertus dans les ‘amis de Dieu’. Ainsi, de nos jours, le fossé pourra être franchi et Jésus pourra encore et toujours s’incarner chez les hommes.

Inimitié et ‘bonne nouvelle’

“Comment voulez-vous que je me taise? ”, s’exclame Montfort ayant acquis une bonne compréhension de ce mystère. Depuis lors, il est devenu un missionnaire infatigable. Beaucoup sont ignorants, ne sont pas conscients de l’alliance que Dieu a conclue avec eux et n’accueillent pas l’offre que Dieu leur fait, c’est pourquoi Dieu ne peut pas agir efficacement dans le monde, conclut-il. Il faut donner à  Dieu toute la place, en commençant par soi-même.

Le mal n’est pas moins attirant que le bien, écrivit un jour saint Bède. En effet, si on s’y arrête, on constate qu’il existe souvent un combat entre le bien et le mal. Déjà le premier livre de la bible en parle. Montfort renvoie à ce passage de Genèse 3,15 où, après la chute, le Seigneur s’adresse au séducteur, le serpent: “Je mettrai une hostilité entre toi et la femme, entre ton lignage et le sien. Il t’écrasera la tête et tu l’atteindras au talon” (VD 51). Montfort note que la phrase fait allusion à une hostilité permanente, car il s’agit d’un combat entre le lignage de la femme et celui du tentateur, une inimitié irréconciliable, qui durera, voire augmentera jusqu’à la fin du monde.

Une grande inimitié est donc annoncée et en même temps, une victoire. C’est caractéristique dans la bible: une ‘bonne nouvelle’ est promise, une prophétie qui trouvera son accomplissement en Jésus Christ, le Sauveur. La discorde entre le serpent et la femme annoncée dans le premier livre de la bible, se trouve à nouveau dans le dernier livre, l’Apocalypse. Jean y décrit la lutte radicale entre la Femme et le Dragon. J’écris le mot Femme avec une majuscule, désignant aussi bien Marie que l’Église, le Dragon étant le Démon, l’adversaire. Entre la Genèse et l’Apocalypse se situe l’axe autour duquel tourne l’histoire de la chute et du rachat de l’homme par le Christ.

Le temps où nous vivons

Montfort se sert d’un style apocalyptique, caractérisé par un langage fort imagé et riche en symboles. Il décrit la lutte violente entre les amis du démon et les ‘amis de Dieu’. Marie entre en scène: “L’humble Marie aura toujours la victoire sur cet orgueilleux, et si grande qu’elle ira jusqu’à lui écraser la tête où réside son orgueil ; elle découvrira toujours sa malice de serpent ; elle éventera ses mines infernales, elle dissipera ses conseils diaboliques et garantira  jusqu’à la fin des temps ses fidèles serviteurs de sa patte cruelle...” (VD 54).

Le livre de l’Apocalypse est souvent compris comme l’annonce d’une catastrophe fatale, la fin du monde. C’est tout à fait faux. Jean donne aux croyants un encouragement très fort. C‘est un écrit de circonstance à un moment où les chrétiens, sous l’empereur Domitien, eurent à subir les pires persécutions et Jean affirme avec force: ce n’est pas la fin. Le Christ  nous aidera à traverser cette période difficile, il y aura sûrement des victimes, mais finalement le Christ vaincra.
Remarquez la double dimension du temps: aujourd’hui la période difficile et la lointaine perspective de la victoire finale. Dans l’extrait de la Vraie Dévotion que nous lisons ici, nous trouvons également cette double dimension. L’expression ‘les derniers temps’ se réfère simultanément à la période commencée avec la mort et la résurrection du Christ et à celle de l’instauration finale d’un ciel nouveau et d’une terre nouvelle, donc aussi bien le temps où nous vivons actuellement et celui qui doit encore arriver.

Dans ce temps-ci, Marie et sa descendance (les ‘amis de Dieu’) ont une tâche spécifique: “Dieu veut que sa sainte Mère soit à présent plus connue, plus aimée, plus honorée que jamais elle n’a été: ce qui arrivera sans doute si les prédestinés (‘les amis de Dieu’) entrent, avec la grâce et la lumière du Saint-Esprit, dans la pratique intérieure et parfaite que je leur découvrirai par la suite… Ils éprouveront ses douceurs et ses bontés maternelles… ils connaîtront les miséricordes dont elle est pleine … Ils sauront qu’elle est le moyen le plus assuré, le plus aisé, le plus court et le plus parfait pour aller à Jésus-Christ et ils se livreront à elle.” (VD 55).

Collés intimement à Dieu

Toujours dans un langage apocalyptique, Montfort décrit à quoi ressembleront ceux qui se donnent entièrement à Marie: ils seront des hommes nouveaux. Ils seront transformés tout comme les apôtres craintifs au Cénacle qui, d’hommes angoissés sont devenus de courageux annonciateurs. Notez les comparaisons fortes et parfois provocantes puisées dans la bible.

“Ils seront un feu brûlant : comme serviteurs du Seigneur, ils allumeront partout le feu de l’amour divin ; ils seront des flèches acérées dans la main puissante de Marie pour percer ses ennemis. Ils seront des fils  de Lévi, bien purifiés par le feu de grandes tribulations et ‘intimement collés’ à Dieu, qui porteront l’or de l’amour dans le cœur, l’encens de l’oraison dans l’esprit et la myrrhe de la mortification dans le corps… Ils seront partout la ‘bonne odeur’ de Jésus Christ pour les pauvres et les petits… des nuées tonnantes et volantes par les airs au moindre souffle du Saint-Esprit… Ils seront de véritables apôtres des derniers temps… en un mot, de vrais disciples de Jésus Christ...” (VD 56-59).

Juste pour des génies?

En raison de sa manière de parler, on pourrait croire que Montfort n’a plus les pieds sur terre. En fait, comme missionnaire itinérant, il s’adresse au peuple tel qu’il est, aux intellectuels aussi bien qu’aux petites gens dont il a réussi à s’attirer la confiance. Il a montré un chemin que lui-même a parcouru et les gens l’ont remarqué. À ses yeux, c’est une erreur de se contenter d’une vie médiocre et d’une religiosité superficielle.

En lien avec la sainteté, je cite ici Jean-Paul II qui, après les célébrations du Grand Jubilé, exprime son regard sur l’avenir: “Demander à un catéchumène : ‘Veux-tu recevoir le baptême ?’ signifie lui demander en même temps : ‘Veux-tu devenir saint ?’ Cela veut dire mettre sur sa route le caractère radical du discours sur la Montagne… Comme le Concile lui-même l’a expliqué, il ne faut pas se méprendre sur cet idéal de perfection, comme s’il supposait une sorte de vie extraordinaire que seuls quelques ‘génies’ de la sainteté pourraient pratiquer. Les voies de la sainteté sont multiples et adaptées à la vocation de chacun. Je remercie le Seigneur qui m’a permis de béatifier et canoniser ces dernières années de nombreux chrétiens et parmi eux beaucoup de laïcs qui se sont sanctifiés dans les conditions les plus ordinaires de la vie. Il est temps de proposer de nouveau à tous, avec conviction, ce haut degré de la vie chrétienne ordinaire…” (NMI 31). 

Pour cette vie quotidienne ordinaire, Montfort indique un chemin qui conduit à la sainteté, pas une sainteté qui nous fait garder la tête inclinée et les mains jointes; au contraire, il s’agit d’une manière de vivre en union avec Marie qui nous conduit à l’âge adulte, le cœur et les mains levés vers Dieu et vers les hommes. Il dira que c’est un chemin facile, court, parfait et assuré. Avant de l’expliquer, il nous montrera cinq piliers, des fondations sur lesquelles ce chemin s’appuie. Nous en parlerons la prochaine fois.

Frans Fabry