Montfort aborde une question cruciale sur laquelle beaucoup trébuchent, jadis peut-être plus que maintenant: il parle d'un certain esclavage de manière positive. D'abord, n'oublions pas qu'à l'époque de Montfort et de ses contemporains l'esclavage existait encore. Au temps où Montfort écrit, le port de Nantes (à l'ouest de la France où Montfort était actif) était connu pour son commerce de l'ébène, un euphémisme pour le trafic des esclaves africains.
Montfort y consacre plusieurs pages et nous lisons ci-dessous les numéros 69 - 73:
69.
Il y a deux manières ici-bas d'appartenir à un autre et de dépendre de son
autorité, savoir: la simple servitude et l'esclavage; ce qui fait que nous
appelons un serviteur et un esclave.
Par
la servitude commune parmi les chrétiens, un homme s'engage à en servir un
autre pendant un certain temps, moyennant un certain gage ou une telle
récompense.
Par
l'esclavage, un homme est entièrement dépendant d'un autre pour toute sa vie,
et doit servir son maître, sans en prétendre aucun gage ni récompense comme une
de ses bêtes sur laquelle il a droit de vie et de mort.
70. Il y a trois sortes d'esclavages: un esclavage de nature, un esclavage
de contrainte et un esclavage de volonté. Toutes les créatures sont esclaves de
Dieu en la première manière: Domini est terra et plenitudo ejus; les démons et
les damnés en la seconde; les justes et les saints le sont en la troisième.
L'esclavage de volonté est le plus parfait et le plus glorieux à Dieu, qui
regarde le coeur, et qui demande le coeur, et qui s'appelle le Dieu du coeur,
ou de la volonté amoureuse, parce que, par cet esclavage, on fait choix, par-
dessus toutes choses, de Dieu et de son service, quand même la nature n'y
obligerait pas.
71.
Il y a une totale différence entre un serviteur et un esclave:
1º
Un serviteur ne donne pas tout ce qu'il est et tout ce qu'il possède et tout ce
qu'il peut acquérir par autrui ou par soi-même, à son maître; mais l'esclave se
donne tout entier, tout ce qu'il possède et tout ce qu'il peut acquérir, à son
maître, sans aucune exception.
2º
Le serviteur exige des gages pour les services qu'il rend à son maître, mais
l'esclave n'en peut rien exiger, quelque assiduité, quelque industrie, quelque
force qu'il ait à travailler.
3º
Le serviteur peut quitter son maître quand il voudra, ou du moins quand le
temps de son service sera expiré; mais l'esclave n'est pas en droit de quitter
son maître quand il voudra.
4º
Le maítre du serviteur n'a sur lui aucun droit de vie et de mort, en sorte que
s'il le tuait, comme une de ses bêtes de charge, il commettrait un homicide
injuste; mais le maître de l'esclave a, par les lois, droit de vie et de mort
sur lui, en sorte qu'il peut le vendre à qui il voudra, ou le tuer, comme, sans
comparaison, il ferait [de] son cheval.
5º
Enfin, le serviteur n'est que pour un temps au service d'un maître, et
l'esclave pour toujours.
72.
Il n'y a rien parmi les hommes qui nous fasse plus appartenir à un autre que
l'esclavage; il n'y a rien aussi parmi les chrétiens qui nous fasse plus
absolument appartenir à Jésus-Christ et à sa sainte Mère que l'esclavage de
volonté, selon l'exemple de Jésus-Christ même, qui a pris la forme d'esclave
pour notre amour: Formam servi accipiens, et de la Sainte Vierge , qui
s'est dite la servante et l'esclave du Seigneur. L'Apôtre s'appelle par honneur
servus Christi. Les chrétiens sont appelés plusieurs fois dans l'Ecriture
sainte servi Christi; lequel mot de servus, selon la remarque véritable qu'a
faite un grand homme, ne signifiait autrefois qu'un esclave, parce qu'il n'y
avait point encore de serviteurs comme ceux d'aujourd'hui, les maîtres n'étant
servi que par des esclaves ou affranchis: ce que le Catéchisme du saint Concile
de Trente, pour ne laisser aucun doute que nous soyons esclaves de
Jésus-Christ, exprime par un terme qui n'est point équivoque, en nous appelant
mancipia Christi: esclave de Jésus-Christ. Cela posé:
73.
Je dis que nous devons être à Jésus-Christ et le servir, non seulement comme
des serviteurs mercenaires, mais comme des esclaves amoureux, qui par un effet
d'un grand amour, se donnent et se livrent à le servir en qualité d'esclaves,
pour l'honneur seul de lui appartenir. Avant le baptême, nous étions esclaves
du diable; le baptême nous a rendus esclaves de Jésus-Christ: ou il faut que
les chrétiens soient esclaves du diable, ou esclaves de Jésus-Christ.
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